Mathieu Baudin, explorateur de la pensée

Mathieu Baudin, explorateur de la pensée

Mathieu Baudin est co-fondateur et directeur de L’Institut des Futurs souhaitables, qui rassemble une belle équipe composée de; Philippe Durance, président de l’institut, Jean-Luc Verreaux, délégué général, Alice Vivian, directrice de la communication Laura Dos Santos, chargée de mission et Anouck Rayé, chargée d’études.

L’Institut des Futurs souhaitables explore le futur au cours d’une formation de 6 mois, très demandée : la Lab session. Quels sont les critères de sélection ?

On exige un état d’esprit plutôt qu’un état de connaissance.

La sélection se fait sur 3 critères :

  • L’Ouverture
  • La Bienveillance
  • La volonté d’explorer les futurs dans un temps où tout le monde regarde ses chaussures ou le bout de son nez.

Les gens qui regardent en l’air dans un monde qui se crispe sont déjà ceux qui ont commencé à voyager dans leur tête.

Les candidatures se font par prescription, par bouche à oreille, la sélection se fait par une alchimie de 45 personnes voulant explorer les futurs

  • Un banquier mais pas 3
  • Quelqu’un de la mobilité, de l’énergie, du luxe, du Service publique
  • Deux places pour l’Etat
  • Deux places pour les collectives territoriales
  • 3 à 5 entrepreneurs dont 2 entrepreneurs sociaux
  • 3 chômeurs en mutation de vie
  • Un artiste
  • Un journaliste
  • Hommes, Femmes, Génération Y, Génération des 30 glorieuses

Est-ce tu ne peux nous en dire un peu plus sur l’Institut des Futurs souhaitables ?

L’institut des Futurs souhaitables est une idée que je couve depuis que j’ai découvert au même moment le développement durable et la prospective, cet art d’imaginer les futurs. Je suis historien à la base, intéressée par les utopies comme un moyen de transformer la réalité, notamment la réalité politique.

A tout ceux qui disent que ce n’est pas possible, les utopistes prouvent que c’est possible en le faisant. C’est auto-prophétique, ils le dépassent.

Comment cette pensée-là, qui n’est pas de la magie, mais une posture différente par rapport à l’avenir, un prétexte en fait pour introspecter le présent. Je me suis passionné pour les utopies de toutes les périodes, de la Renaissance aux socialistes utopistes du 19es, de Charles Fourier, aux idées Dada.
Au XXème siècle, en 1997, je découvre la prospective, au moment où je m’intéresse au développement durable, avec le mouvement altermondialiste. Tout cela prend un sens pour moi au moment précis ou la revendication du mouvement passe de « le monde n’est pas une marchandise » à « un autre monde est possible ». Il y a basculement de la contestation réactive à la construction proactive, la force de proposition. Je sentais que ce mouvement « développement durable », à défaut d’apporter les bonnes réponses, posait déjà les bonnes questions. Ce qui était déjà beaucoup, la fin d’un monde n’étant pas la fin du monde. Les prospectivistes, comme les historiens sont des conteurs, ils racontent des histoires sur ce qui pourrait être.
La prospective né dans l’après-guerre, dans les années de reconstruction où notamment nous avions besoin d’imaginer et d’organiser l’électrification de la France. A cette époque on s’est demandé quelles seraient les incidences de nos choix en France dans 60 ans. Et cette question toujours en cours, mais comment, par quels moyens, peux t-on imaginer l’avenir... ? A l’époque, deux méthodes émergent : la futurologie américaine (plus teintée de mathématiques et de management) et la prospective française (avec de la philosophie et de l’histoire).

Gaston Berger, père de la prospective dite à la française, parlait de « philosophie de l’action » ou comment donner des éléments éclairants aux stratèges pour qu’ils décident en conscience.

J’ai fait l’école française de prospective qui est la seule en Europe, avec des méthodes qui, si elles sont formatrices ne sont plus si adaptées à l’émergence du monde tel qu’il né. Nous ne sommes plus dans un monde bipolaire où il y avait la partition des deux blocs, mais dans une zone d’entredeux faite de disruptions et d’émergences de toutes parts. Un XXIème siècle plus organique et biologique que physique et chimique comme a pu l’être le XXème.

J’intuitais que l’on pouvait/devait faire différemment. Cela m’a pris 17 ans pour le réaliser, et le chemin est toujours in progress.

Peux-tu nous parler du sens dans le travail pour toi ?

La notion de travail a toujours été floue, et sa temporalité vague. Le Dimanche matin, je suis au café, avec mon ordinateur. De l’extérieur, je travaille, alors que c’est une matinée où je me permets de faire ce que je veux. Ce qui pose un souvent un problème avec mes proches car je n’arrive pas vraiment à déconnecter.

Mon travail, ma passion, mon idéal, et mon projet se mélangent dans une alchimie assez incroyable.

C’est qu’en fait dans cette aventure, nous travaillons à plus que nous même. Nous faisons notre part de colibri dans cette métamorphose du monde, ce qui n’est pas un petit projet.

Le travail et entrepreneuriat via l’Institut des Futurs souhaitables n’est qu’un moyen. Nous sommes à la fois Conférencier/chercheur/formateur/coordinateur de réseau/esthète/poète, tout ça participe d’une exploration. Il y a d’ailleurs une Société d’explorateurs qui existe toujours aujourd’hui.

Comme eux, nous tentons et nous allons vers des terres inconnues … de la pensée.

Nous sommes des Détours Opérateurs, des accompagnateurs de chemins de traverses.

C’est cela que nous proposons. A chaque voyage, nous redécouvrons. Revenir sur tes pas te fait redécouvrir, car la pensée n’a de cesse d’évoluer. Je ne me lasse jamais. Au fil des voyages nous voyons des convergences. Nous sommes plutôt du côté de la forêt qui pousse, plutôt que du côté de l’arbre qui tombe et cette dynamique germinatoire est très enthousiasmante.

Quelle est ta vision du courant transhumaniste, qui prône l’immortalité ?

Je pense comme Woody Allen que l’immortalité, c’est long et surtout sur la fin. Les transhumains est un sujet évidemment que nous explorons, non pas dans la perspective d’un futur souhaitable mais dans celle d’un futur possible. C’est une idéologie prônée par les technovangélistes californiens avec eux aussi 2040 en mire, date de péremption de Ray Kurzweil qui a peur de louper l’immortalité à 10 ans près.

Derrière cette quête, ce n’est pas l’immortalité pour tout le monde, c’est l’immortalité pour une caste d’hommes augmentés. Dans l’histoire, on sait très bien comment ça finit.

Des seigneurs prennent le pouvoir, qui soit temporel avec Dieu ou physique avec l’argent, mais ceux qui n’en n’ont pas ont une tendance prononcée à en avoir ras-le-bol et à renverser l’ordre social : brûler les châteaux avec des jacqueries, casser les murs et déboulonner les anciens régimes. D’ailleurs, c’est quelque chose qu’ils ont compris car ils sont en train de construire des cités flottantes pour être en dehors des juridictions séculières des hommes. Il y a un côté déjà connu dans cette histoire.
Il y a aussi un parallèle intéressant avec la quête religieuse. Faire marcher les paraplégiques avec un exosquelette, leur donner la vue avec des prothèses cyborg, cela a un petit côté messianique.
Au TEDxParis 2014, après Laurent Alexandre, qui nous promettait de vivre 1000 ans, Alain Damasio nous a invité à revenir à l’essentiel de notre humanité plutôt que de l’augmenter pour s’en extraire nous invitant à préférer la Treshumanie plutôt que la Transhumanie.

Pour ma part, je trouve qu’il y a autant la place pour Elon Musk que pour Pierre Rabhi, et que la modernité avenir se nourrira de ce mélange.

Est-ce que ces deux visions transhumanistes et trèshumanistes sont conciliables ?

Si tu as un paraplégique qui peut venir faire une randonnée avec toi aux Amanins, la ferme de Pierre Rhabi, Pour prendre le temps de réfléchir à l’art de vivre ensemble…

Il n’y a rien d’innovant, il y a des choses nouvelles. On redécouvre le plaisir de se serrer la main.

On redécouvre des choses qui sont à la base de l’humanité, comme on les redécouvre, on a l’impression que c’est nouveau.

Nous étions dans l’URL (Uniform Resource Locator), nous revenons dans l’IRL (In Real Life). On se retrouve à fabriquer dans des garages avec des copains des Givebox. On réapprend une réalité que l’on avait perdue.
On a l’impression que les 30 glorieuses sont la norme de l’humanité alors que cela a été une exception, une génération qui a pu se guérir parce qu’elle avait tout à sa disposition. Le travail pour tout le monde, retraite à 55 ans. Alors qu’aujourd’hui, on redevient auto-entrepreneur de nos vies…

Quelles sont les principales difficultés que tu as rencontrées quand tu as lancé ton projet ?

Il y a 17 ans, on nous dégageait du sérieux des mondanités en nous traitant d’utopistes, aujourd’hui on nous convoque pour les mêmes qualités devant des salles entières pour parler d’innovation. Ce regard-là a radicalement changé.

Comment as-tu survécu ?

J’ai suivi mon intuition contre toutes les marées.

Oui, j’avais une vie intellectuelle passionnante, mais je n’ai pas eu de boulot avec un salaire pendant 15 ans, parce que je ne rentrais dans aucune cases. Ma grande chance, c’est que j’ai besoin d’assez peu pour vivre. Quand tu n’as rien, tu n’as rien à perdre.
Puis, je suis rentré à l’Ecole Centrale, pendant 3 ans j’ai été directeur du Collège des Hautes Etudes de l'Environnement et du développement durable (CHEE & DD ) qui formait des dirigeants au développement durable.

Pour moi, la cible, ce n'était pas les dirigeants mais les décideurs. Le sujet ce n’est pas le développement durable mais la réinvention du monde.

C’était une vue hérétique à l’époque. Au début, ils ont dit « il est gentil », ensuite est venu le « ce n’est pas possible », donc je me suis mis à mi-temps. Puis grâce l’autre mi-temps bénévole + copains + souhaitables, avec Jean-Luc Verreaux nous avons monté l’institut des Futurs du même nom.
Au bout de deux ans et demi, l’Institut des Futurs souhaitables est sorti de terre et je suis revenu voir l’Ecole Centrale et j’ai dit : la question n’est plus de savoir si c’est encore possible. C’est fait et on s’en va.
Le troisième temps, ils nous ont envoyé les avocats, pour essayer de nous casser les ailes. Ils savaient que nous n’avions pas l’argent pour entrer en procès. Mais dans notre écosystème de Conspirateurs positifs un grand avocat parisien a défendu pro bono la genèse de notre aventure et les a renvoyés dans les 22 …
Mais c’est toujours la même histoire, pour tous les disrupteurs quelque soit le domaine!
Si il y a 17 ans, quelqu’un avait cru en mon intuition, m’avait protégé dans une villa Medicis de la Reinvention, me donnait 15 000 € pour me dire « voilà ton matériel », vas-y fait une œuvre, et au pire… ça marche, ça m’aurait fait gagner du temps. Mais mes détracteurs m’ont permis de me forger et de fait ça m’a rendu plus fort.

Est-ce que ta formation d’historien t’a permis de te faire confiance ?

Je n’ai pas toujours eu confiance en mon intuition, surtout quand je voyais mes amis d’enfance se questionner sur leur maison de campagne. Ça n’a pas été facile. Mais, se poser la question : puis-je faire autrement ? La réponse venait vite …Non… alors poursuis.
J’aurais pu aussi m’assécher pendant la traversée du désert … Je vous conseille de lire Magellan – de Stefan Zweig, qui est un bel exemple. Il voulait aller à l’Ouest, tout le monde allait à l’Est. Il a fait toutes les impasses… On sait que c’est une impasse seulement si on va au bout. Puis, contre vents et marées il a trouvé.

Est-ce que ça été difficile d’expliquer aux autres ton intuition ?

OUI ! C’est toujours difficile !! Tu construis tout : la carte, ta vie, ta boussole, une sémantique, un mouvement, bientôt, une école… Nos productions sont gratuites. Nous mettons en ligne tous nos contenus. Nous n’intéressons aucuns actionnaires.

Mon envie : être assez puissant pour protéger les Magellan en leur donnant les moyens de suivre leurs intuitions.

De quoi manquez-vous aujourd’hui ?

Nous ne manquons pas d’idées mais de puissance, notamment nous manquons de l’énergie argent. Si on n’arrivait à trouver un Laurent Le Magnifique, on gagnerait du temps. (Les Medicis ont incubé la Renaissance, après avoir fait de l’argent avec de l’esclavage). Il nous faudrait cette énergie là pour monter en puissance, je parle bien de puissance, et pas du tout de pouvoir.
Nous ne manquons pas de l’énergie talent. En France, nous sommes d’une créativité exceptionnelle, mais ne nous dévoilons que lorsque nous détenons la pierre philosophale, le graal, l’alchimie suprême … Alors que les américains sont capables de développer un business à partir d’une unique idée.

Quel conseil tu donnerais à un jeune qui voudrait se lancer dans un projet d’entreprenariat ? Rejoindre un projet qui existe déjà ? Ou lancer son propre truc ?

Transformer les « Oui mais » en « Et si ». Il faut faire du cumulatif : faire son truc ET s’agréger à un autre projet.

En s’agrégeant à un autre projet, il peut renforcer une dynamique qui est plus puissante que lui et en plus ça lui fera de l’expérience. Si en plus, en transformant les « Oui Mais» en « Et Si », il n’a pas peur de se planter, il faut passer par les impasses pour revenir.
Bien convaincu que c’est en se plantant qu’on devient cultivé.

Quelles sont les prochaines étapes ? Comment vois-tu ton avenir ?

Un pied dans le système, la puissance, et un pied dehors, la liberté.

La liberté sans puissance, ça prend du temps, la puissance sans liberté, on s’ennuie.

Après 17 ans à revendiquer ma singularité, Nous voulons faire école, créer une école du Nouveau Monde.

Une école, une université populaire de la réinvention avec des formats différents : formations continue, dialogues uchroniques, championnats de souhaitables, ateliers de prototypages, controverses d’utilité publique

Je suis attachée au compagnonnage, un étudiant porte son propre chef d’œuvre et on lui offre asile pour le réaliser. Bien conscient que l’idée est de construire soi-même sa propre route et que la pierre élève les hommes et femmes qui les érigent. Tout ça est un immense prétexte à de l’empuissantement intellectuel « empowerment traduit par le québécois ». L’empuissantement intellectuel dans le but d’être libre de choisir.

Aux sources de l’humanisme, on appelait cela le libre-examen qui était la quintessence de l’art pédagogique. Le libre-examen du XXIème siècle pourrait être les futurs souhaitables dont nous parlons.

J’ai aussi un délire esthétique : un cabinet de curiosité du Futur. Mettre le beau au service de l’utile pour en faire du fertile. Par exemple, une idée d’œuvre dans ce cabinet, une immense photo avec Pierre Rhabi et Mathieu Ricard en train de jouer au monopoly. L’exégèse de cette œuvre… C’est que si ces deux sages jouent au monopoloy la fin est toujours la même, ce n’est pas un problème de joueur, c’est un problème de système. Les deux ont perdu car il y en a un qui a toute la richesse et l’autre qui n’a rien, donc aucun des deux ne peut plus jouer. D’où l’impérieuse nécessité de repenser/ changer et pas seulement changer les joueurs. Projet in progress…

Quelques livres nous conseilles-tu de lire ?

Magellan - Stefan Zweig

La Cause humaine. Du bon usage de la fin d’un monde – Patrick Viveret

Les témoignages des personnes qui le côtoient :

«D’autres peuvent trouver qu’il est perché, mais c’est un poète, je suis réceptive à sa fantaisie, le fait qu’il nous déconnecte du quotidien, nous permet de prendre du recul sur l’essentiel. Mais aussi, il a une grande exigence vis-à-vis de la langue française, c’est un plaisir renouvelé de l’entendre. Ainsi qu’une grande exigence vis-à-vis des détails : A l’occasion d’une rencontre de la confrérie, il a envoyé des lettres d’invitation ne pouvaient pas être lues à la machine, mais par l’œil humain. J’ai trouvé ça génial." Eugénie, Player

«J’ai été très impressionné par la substance de son discours et la profondeur de ses idées. Il casse le préjugé de l’utopiste qui écrit et ne fait rien, il est très impliqué, il va expliquer et agir. Je ne sais pas si il est dans la solution, mais en tout cas, il est dans l’action, à son échelle. Il y en a beaucoup qui écrivent, très peu qui font.» Yassine

«Le jour de des attentats au Bataclan, il était dévasté pendant au moins d’une semaine, une part de lui, c’est le monde». Eugénie

Interview menée par Yassine Amghar, Diane Lenne, Eugénie Biraben
Le 15/12/2015