Franck Nouyrigat, l'entrepreneur des entrepreneurs

Au cours de mon tour à la rencontre des porteurs des nouveaux modèles éducatifs, je me suis beaucoup intéressée au modèle startup week-end qui a un impact mondial sur l'éducation à l'entrepreneuriat. J'ai pu être mise en contact par Franck Nouyrigat, un des porteurs du mouvement start-up week-ends. Nous nous rencontrons à Couleur Café, le 6 Juillet à Brooklyn, New York. Franck est passionné de projets audacieux à large impact diffusant l’esprit entrepreneurial.

Peux-tu nous parler d’éléments marquants dans ton parcours qui ont déterminé ta vocation pour l’entrepreunariat ?

J’ai toujours aimé l’entrepreunariat. A l’époque, je vendais des pins, je faisais plus d’argent que ce que je fais maintenant (rires), soit en une semaine, j’avais vendu pour 2000 ou 3000 francs. Je cuisinais des brownies, je faisais une marge qui concurrençait la cafétéria de l’école. J'avais ça dans la peau. Puis, l'école a finit par m’anesthésier.

J'ai commencé a coder à l'âge de 5 ans. Mes passions étaient la volcanologie, l'astronomie et l’informatique. J’ai raté ma prépa, l'échec m'a traumatisé. J’en voulais au système, construit pour sélectionner et non porter mes passions. D’un autre côté, ça a détruit mon ego.

Finalement, j’ai rejoins une école d'ingénieur, nous avons ouvert une association pour enseigner le logiciel libre: iteam.org. On avait aussi des clients, on donnait des cours de prog etc... . L'une des idées de notre boite était de remplacer Windows par Linux de manière totalement transparente.

A la fin de mon école d'ingénieur, je ne voulais pas coder pour les autres. Quand j'ai effacé tout ce qui était technique dans mon CV, il restait le power point. Je me suis retrouvé chez Price Water house Coopers à faire du conseil, puis du commercial chez Alten, dans un environnement ultra concurrentiel très formateur.

C’est alors qu’un drame frappa notre famille, mon frère décéda à l'âge de 36 ans, j’en avais 27. C’est alors que j’ai réalisé que la vie c’était autre chose que des diplômes et un bon poste, je ne voulais pas que mon frère soit mort pour rien, j’ai alors décider de tout arrêter et de partir autour du monde, avec 2 objectifs :

  • L’un était de découvrir le monde au travers et de le partager au travers de mes photos
  • L’autre était de savoir d’où je lancerai mon propre business, ma propre aventure …

Comment a démarré le projet startup week-end ?

Pendant mon séjour à San Francisco, j’ai participé au premier start-up week-end.
C’est à ce moment que je me suis lié d’amititié avec mes futurs co-fondateurs Marc Nager et Clint Nelsen. Nous étions tous deux passionnés par l’entrepreneuriat.

Nous voulions aider plus de personnes à découvrir l’entrepreunariat sans avoir à vivre les même difficultés que nous avions eu... J’ai décidé alors d’organiser le premier start-up week-end en France. “The rest is history”. Nous avons passé an et demi à développer les starts-ups wds qui sont passés de 14 à plus de 80 évènements/an. On a racheté Start-up week-ends, de manière officieuse (c’était alors une SARL) puis officielle, nous sommes passé du for-profit à non-profit. Nous avions tous les 3 (Marc Clint et moi) ⅓ des votes, et mes co-fondateurs et amis avaient ⅓. J’ai continué à faire des allers-retours aux US pendant un an et demi. On était 4 dans l’appart (Ashley Nager est la 4ème personnes et on lui doit beaucoup de part son soutien). On bossait le soir jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. Je dormais sur un côté du canapé et travaillait sur l’autre.

Je ne gagnais pas ma vie, j’étais à - 2000 Euros sur mon compte. Mais je repensais à mon frère. Au pire, je bosserais chez Mcdo.

Je ne suis pas obsédé par le succès mais par l’histoire de ma vie que j’écris.

Pour toi, quelle est la valeur des startups week-ends ?

Les start-ups week-ends sont un nouveau modèle éducatif et non un modèle d’incubateur/accélérateur de startups! Même si nous avons a mis plus d’un an et demi à le réaliser. Pour moi, l’entrepreunariat, c’est de l’éducation. D’ailleurs, je pense que le modèle accélérateur est voué à l’échec. Une statistique indique que 95% des boites à forte croissance ne font pas de levée de fonds. Mais c’est dans l’intérêt des VC de dire qu’il est important de lever de l’argent. Il faut se méfier des tendances. Il faut rester dans sa logique.

Comment a évolué le modèle économique des start-ups week-ends ?

Nous n’étions pas dogmatiques. Nous voulions un modèle économique pour avoir le maximum d'impact. Le modèle fort-profit tel que l’avait crée Andrew Hyde ne permettait pas l’émergence d’une communauté, car tout le monde lançait sa propre version des start-ups week-ends.

Mes co-fondateurs et moi avons alors alors décidé d’en faire une non-profit pour préserver et développer la communauté. Nous avons compté sur notre réseau - qui était plutôt sympathique. Nous avons commencé avec des potes, puis en invitant des potes de potes, qui invitent des potes, etc… Notre modèle est d’engager la communauté par étapes. A chaque étape, il y a une proposition de valeur :

Participant → Expérience start-up week-end
“Pizza Bitch” → Accès au réseau /apprendre en faisant/ s’amuser
Organisateur → Etre le point de connexion des start-ups dans ta communauté
Facilitateur → Voyage dans le monde entier, reconnaissance

Dans une non-profit, les clients directs sont les organisateurs, même si ils ne nous paient pas.

Récemment notre business model est arrivé à ses limites, nous devenions trop dépendant des grands sponsors, nous avons dû licencier 11 personnes. Il devenait évident de devenir une for-profit et c’est pour cela que nous avons décidé de fusionner avec TechStars, afin de joindre les deux bout de L’entrepreneur Journey et d’offrir à Startup Weekend assez d’indépendance pour croître à nouveau.

Quelles sont les actions que tu ne pensais pas possibles ou que les gens pensaient impossibles que tu as entreprises ?

On a dû convaincre beaucoup de monde que l’on pouvait faire une start-up en un week-end, les gens nous rigolaient au nez. Mais je n’avais aucun doute que ça allait marcher, notre vision était déjà solide, on avait juste du mal à la partager.
Aujourd’hui, plus de 350 000 personnes sont passées par les start-ups week-ends, il y a plus de 1000 startups week-ends/an.

Finalement, quelle est la partie la plus stressante dans ta vie d’entrepreneur ?

De manière générale, la partie la plus stressante est l’argent ou comme on dit aux US le “Cash flow”. Nous n’en parlons pas mais pourtant, c’est le nerf de la guerre. D’ailleurs, les entrepreneurs en France commencent souvent en recevant le chômage, ou en demandant de l’argent aux parents/amis.
L’obtention d’un visa aussi était dure. Comme l’organisation d’un start-up week-end est une non-profit, je n’apparaissais pas dans les fondateurs, je me suis embauché moi-même.

J’ai vécu des périodes très dures psychologiquement. J’ai du me séparer de ma copine à cause de cette histoire de visa. Tout est incertain on se lève pendant 5 ans en se demandant si on ne va pas tout perdre, devoir rentrer ou tout recommencer. Je ne recommanderais à personne d’être entrepreneur, c’est un choix personnel.

Dans ce milieu, l’échec ultime est extrêmement courant. Tu as 95 % de chances de rater. D’ailleurs, il faut se méfier des interviews, les gens ont toujours tendance à se positionner en héros la réalité est moins glamour.

Quel projet t’occupe actuellement ?

Je reviens dans la phase entrepreunariale. Je travail sur Recorp, une société de conseil en management de l’accélération, un accélérateur de grands groupes. Je lance également un projet de reconnaissance des entrepreneurs par un système de diplômes acquis par l'expérience. On a aidé plus de 350 000 personnes à tenter l’expérience start-up week-ends. Et je me demande toujours si nous n’avons pas aussi bousillé la vie d’autant de gens (rires). Je me sens responsable. Par comparaison, il y a 5,4% d’admis à Harvard vs 4% de start-ups qui dépassent 1 million de dollars. C’est plus dur de faire une boite de 1million de dollars que d’être admis à Harvard mais c’est plus simple de trouver un travail après Harvard ou HEC, je veux changer cela, je veux aider les grands groupes à reconnaitre et capturer ces talents.

La boite que je suis en train de créer injecte des entrepreneurs dans les grandes entreprises, avec l’objectif de transformer la manière dont les entreprises marchent. Pour moi, dans le futur, les grands groupes vont être des endroits plus intéressants que les start-ups, de véritables vecteurs d’innovation. Mais les grandes boites de demain, ne seront plus celles d’hier, beaucoup d’entre elles ne passeront pas les 10 ans..

Pourquoi les entrepreneurs t’obsèdent autant ?

Ce sont les mieux dotés pour le changement dans une période où tout est en train de se transformer. Pour moi, plus il y aura d’entrepreneurs, mieux le monde se portera. Je veux aussi créer des modèles assez neutres pour qu’ils durent longtemps au delà des modes comme lean. En effet, dans 100 ans, il y aura toujours des start-ups week-ends. L’entrepreneuriat est universel. Même en période de guerre, c’est le commerce qui nous lie. Les premiers écrits humains sont relatifs au business…

Quelle est ta vision du business ?

Dans le monde capitaliste, le but dans la vie est de faire quelque chose qu’on est capable de faire, qu’on aime, qui nous rapporte de l’argent.

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La plupart des gens démarrent par gagner de l’argent compte tenu de leurs capacités, c’est la combinaison de ces deux éléments qui fait leur job. Puis, au fil de leur carrière, ils essaient d’orienter vers un domaine qui leur plaît souvent en vain, c’est la vielle idée du plan de carrière.

A l’inverse, l’idée des entrepreneurs est de commencer avec ce que qu'ils aiment, ce qu'ils savent faire et ensuite de trouver comment en vivre. Je pense que c'est de cette manière que la société va fonctionner demain.

En injectant de l’entrepreneur dans les grandes boites, on pourra les transformer en un endroits très cool où travailler et s’accomplir:) Au final, les grandes entreprises sont des eco-systèmes. Il faut donner les moyens à ceux dans la boite qui on envie de faire ce qu'ils aiment, changer les choses. Les grands groupes vont être des endroits fascinants, sans doute plus que les start-ups aujourd’hui. La prochaine tendance est de transformer les grandes boîtes en un système éducatif performant.

Interview menée par Diane Lenne, en présence de Mona Saïdi, à New York, Brooklyn, le 06/07/2015