Didier Pourquery

Ce mardi 18 février 2014, nous recevons M. Didier Pourquery, rédacteur en chef au Monde que j'ai eu le plaisir d'inviter dans le cadre de mon association FORUM. Notre association promeut le débat et l'ouverture des esprits par la rencontre avec des acteurs qui dessinent, observent et décident le monde d'aujourd'hui.
Ce dernier nous a livré, devant un amphithéâtre bien rempli, un témoignage sincère sur les évolutions de ce qu’est le métier de journaliste, de la presse depuis qu’il était entré dans le métier et sur l’avenir de cette dernière.

Le parcours de Didier Pourquery, un double jeu

Les questions ont donc tout d’abord porté sur le parcours de M. Pourquery : celui-ci, après avoir présenté ses excuses pour être passé par l’ESSEC -et non l’EMLYON- et par l’IEP de Paris en parallèle, nous a expliqué que son rêve était de devenir « journaliste économique » et qu’en dépit de sa formation d’excellence il n’avait essuyé que des refus à la sortie de l’école-plutôt des écoles- « faute de place ». Didier Pourquery a donc mené une double vie pendant plusieurs années, travaillant le jour dans le marketing, pour des produits d’entretien tout d’abord, puis pour Friskies notamment, et écrivant des articles fustigeant le capitalisme pour Libération la nuit. En somme, et de son propre aveu, « [il] mordait la main qui [le] nourrissait. Tous les jours. » Pas d’école de journalisme donc pour cet homme chaleureux –qui ne manque pas de mordant, vous l’aurez compris- si ce n’est un court passage dans une école de dactylographie et l’achat du Que sais-je ? Technique du journalisme.
« L’envie de partager »

S’ensuit une série d’emplois dans différents journaux avec une seule idée conductrice : aller vers « les nouveautés, ce qui bougeait dans la presse ». Cette idée l’a conduit à changer de journal tous les quatre ans puisque au-delà de cette durée, il « s’ennuyait ». Il nous a donc déroulé son impressionnant CV : « je suis passé par Libération, Le Monde, ensuite par La Tribune, Infos matin –un peu l’ancêtre de 20 minutes- et puis je me suis retrouvé rédacteur en chef de VSD, directeur de Voici et Gala et un jour, comme vous le savez, des Suédois m’ont dit de lancer Métro en France, et je l’ai lancé.» Didier Pourquery nous a livré plusieurs anecdotes sur les premiers bafouillements du quotidien gratuit : à l’époque intervenant au CFJ (Centre de Formation des Journalistes) à Paris, il entretenait de bonnes relations avec ses étudiants et leur proposa de le rejoindre dans cet excitant projet de création d’un quotidien… gratuit. « J’ai attendu les CV et j’en ai eu… Zéro ! » Rien de grave pour cet optimiste de nature, qui recherchait et qui a trouvé d’autres jeunes, capables de rédiger en français et en anglais, de savoir prendre des photos, de monter une mise en page sous Xpress ou InDesign… Mais surtout « qui avaient envie de partager ». Ça y est, le mot est enfin prononcé : « partager ». Dans son élan, M. Pourquery nous explique que cette « envie de partager » a été le leitmotiv de sa carrière professionnelle : « lorsque j’écris, je pense à vous. J’ai envie de partager les choses que j’ai apprises et de les rendre accessibles au plus grand monde ». Le journal Métro va dans ce sens et M. Pourquery se félicite du fait que ce journal fasse lire quantité de gens qui ne lisaient plus, ou du moins très peu. D’ailleurs, au-delà de l’aventure « économique », la création de ce journal s’est avérée être une véritable aventure humaine : il faut dire que de se faire « casser la gueule » tous les soirs par « les syndicalistes du livre CGT » est un vrai facteur de « team-building ». On le croit sur parole.
Les évolutions du journalisme et de la presse

Une période difficile pour les journalistes

David Pourquery commence par deux constats. Le premier est que « la pression d’innovation » mise sur les journaux est aujourd’hui intense : « le marché bouge beaucoup plus vite que ce à quoi on s’attendait ». Le second, plutôt sombre mais tout à fait lucide : la mauvaise image du journaliste, profession en laquelle 25% des Français n’ont pas confiance. Cela serait justement dû au fait que les journalistes seraient devenus « égoïstes », avec une nette tendance à oublier lecteurs dans leurs articles, et feraient preuve d’arrogance. Internet a selon lui résolu le problème, puisque si les journalistes n’écrivent pas pour la communauté de lecteurs, ils n’existent pas. Il ne faut cependant pas réduire le journaliste à un simple « community manager », la valeur ajoutée du journalisme est réelle : ce sont bien des journalistes qui « moulinent de l’info toute la journée.» Par ailleurs les bons journalistes sont a priori des gens qui connaissent bien leur sujet, qui posent les bonnes questions, et qui ont surtout cette capacité à hiérarchiser l’information, à une époque où elle prolifère de façon anarchique. L’une des grandes missions des journaux est désormais de prouver aux gens qu’il est utile d’aller sur leurs sites internet. « Il faut que l’on crée notre public, tous les jours. »

La gestion de l’innovation : « la fin du confort »

Avec l’omnipotence d’internet, l’arrivée des tablettes et l’évolution rapide des technologies, le métier de journaliste doit constamment évoluer. Les deux étapes dans la gestion de l’innovation sont tout d’abord de prendre conscience du problème-étape qu’accomplissent les journalistes en général- puis la formation, assurée en interne : « au Monde nous n’avons pas recours à des formateurs externes.» Ces formations portent sur l’utilisation de nouveaux médias, nouveaux logiciels de mise en page… Aujourd’hui, on demande aux journalistes de faire de nombreuses choses en plus de la rédaction d’articles. Cependant, ce type de problématique n’est pas exclusif à la presse écrite, les même mutations sont observables pour la télévision. Les journalistes de demain sont ceux qui sauront gérer le changement et gérer des projets. C’est « la fin du confort » conclue Didider Pourquery.

L’avenir de la presse papier

Interrogé sur la durée de survie de la presse papier, Didier Pourquery fait à nouveau preuve d’optimisme : les magazines montrent bien que le papier a encore du succès, à l’image de Vanity Fair qui est un magazine cher, même « haut de gamme », qui mêle sujets lourds et légers et de très belles photos. « On n’était pas nombreux à y croire et pourtant ce magazine connait un véritable succès.» Alors certes, la presse papier est devenue un luxe : « 2€ pour le Monde, c’est vachement cher ». Mais justement, cela veut dire qu’il n’y a plus « d’achat de charité » commente M. Pourquery : si les gens jugent comme étant médiocre la qualité de ce qu’ils lisent, la sanction est immédiate et ils se dirigent vers un autre journal, un autre support… Alors quel est l’arbitrage à adopter entre le tout-papier (sur le modèle de Libération) et le tout-internet (Mediapart) ? Libération a bien un site internet mais n’a pas assez d’argent pour investir dedans. Didier Pourquery reconnait en revanche que Mediapart est un modèle assez « génial » : forts de 60 000 abonnés, le journal qui n’existe que sur internet a prouvé sa qualité et bat largement ses concurrents. Le « papier » pour le Monde représente encore 70% du chiffre d’affaires, tandis qu’Internet représente déjà 25% du CA. Sur le web, les annonceurs payent moins que sur presse papier. Le modèle économique de la presse sur internet dépend entièrement de la capacité des annonceurs à toucher les lecteurs… Or cela est déjà devenu difficile en raison de la prolifération des bloqueurs de pubs et pop-ups, il faut donc déjà penser à de nouvelles façons pour que les annonceurs puissent diffuser leurs publicités. L’avenir du journalisme est celui d’une collaboration entre journaux de différentes nationalités afin de tendre vers un traitement complet de l’information. Il n’est évidemment question que d’un échange d’informations entre journaux internationaux, pas d’un échange à l’échelle nationale : « on ne pas évidemment pas donner nos informations au Figaro, on n’est pas des blaireaux. » Didier Pourquery a résumé en une phrase ce qu’était (devenu) le journalisme : « Nous sommes tous concurrents pour attirer votre attention pendant un petit moment.»

Le "feedback" de l'invité et du public

La qualité de la conférence a été saluée à l’unanimité par les étudiants qui y ont assisté. Monsieur Pourquery s’est dit très satisfait de la qualité de l’accueil que nous lui avions réservé, de la qualité aussi de l‘échange qu’il avait eu avec les modérateurs de cette conférence, mais aussi avec le public, et nous a laissé un mot très sympathique dans notre livre d’or.